24/05/2017

La philosophe Hannah Arendt et la pensée raciale française

in : Hannah Arendt, L’impérialisme, éd. Fayard, 1982 

(extraits d’un livre à acheter absolument)

 

 

(p.20) L'IMPÉRIALISME

 

Qu'un Napoléon eût échoué à réaliser l'unité de l'Europe sous le drapeau français indiquait clairement que toute conquête menée par une nation conduisait soit à un éveil de la conscience nationale chez les peuples conquis, et donc à leur rébellion contre le conquérant, soir à la tyrannie. Et bien que la tyrannie, parce qu'elle n'a pas besoin du consentement, puisse régner avec succès sur des peuples étrangers, elle ne peut se maintenir au pouvoir qu'à condition de préalablement détruire les institutions nationales de son propre peuple.

A la différence des Britanniques et de toutes les autres nations européennes, les Français ont réellement essayé, dans un passé récent, de combiner le jus et l'imperium, et de bâtir un empire dans la tradition de la Rome antique. Eux seuls ont au moins tenté de transformer le corps politique de la nation en une structure politique d'empire, ont cru que « la nation française était en marche... pour aller répandre les bienfaits de la civilisation française » ; ils ont eu le désir d'assimiler leurs colonies dans le corps national en traitant les peuples conquis « à la fois... en frères et... en sujets » - frères en tant qu'unis par les liens nés d'une civilisation française commune, et sujets dans le sens où ces peuples sont les disciples du rayonnement de la France. Ce qui se réalisa en partie lorsque des députés de couleur purent siéger au (p.21) Parlement français et que l’Algérie fut déclarée département.

 

Cette entreprise audacieuse devait aboutir à une exploitation particulièrement brutale des colonies au nom de la nation.  Au mépris de toutes les théories, l'Empire français était, en réalité construit en fonction de la défense nationale, et les colonies étaient considérées comme terres à soldats susceptibles de fournir une force noire  capable de protéger les habitants de la France contre les ennemis de leur nation. La fameuse phrase prononcée par Poincaré en 1924: « La France n'est pas un pays de quarante millions d'habitants; c'est un pays de cent millions d'habitants», annonçait purement et simplement la découverte d'une «forme économique de chair à canon, produite selon des méthodes de fabrication en série». Quand, lors de la Conférence sur la paix de 1918, Clémenceau insistait sur le fait qu'il ne désirait rien d'autre qu'« un droit illimité à lever des troupes noires destinées à contribuer à la défense du territoire français en Europe si la France venait à être attaquée par 1'Allemagne», il ne protégeait pas la nation française contre une agression allemande, comme il nous a malheureusement été donné de l’apprendre, bien que son plan ait été mené à bien par l'Etat-Major général;  mais il portait là un coup fatal à l'existence, jusque là encore concevable, d'un Empire français. Face à ce nationalisme aveugle et désespéré, les impérialistes britanniques qui acceptaient le compromis du système du mandat faisaient figure de gardiens de l'autodéterminatfon des peuples. Et cela, bien qu'ils eussent fait d'emblée un mauvais usage du système du mandat en pratiquant le « gouvernement indirect » , méthode qui permet à l’administrateur de gouverner un peuple « non pas directement mais par le biais de ses propres autorités locales et trîbales».

 

 

(p.74) UNE «RACE» D'ARISTOCRATES CONTRE UNE “NATION » DE CITOYENS

 

Un intérêt sans cesse croissant envers les peuples les plus différents, les plus étranges, et même sauvages, a caractérisé la France du XVIIIe siècle. C'était l'époque où l'on admirait et copiait les peintures chinoises, où l'un des écrits les plus fameux du siècle s'appelait les Lettres persanes, et où les récits de voyage constituaient la lecture favorite de la société. On opposait l'honnêteté et la simplicité des peuples sauvages et non civilisés à la sophistication et à la frivolité de la culture. Bien avant que le XIXe siècle et son immense développement des moyens de transport eussent mis le monde non européen à la porte de tout citoyen moyen, la société française du XVIIIe siècle s'était efforcée de s'emparer spirituellement du contenu des cultures et des contrées qui s'étendaient loin au-delà des frontières de l'Europe. Un vaste enthousiasme pour les

«nouveaux spécimens de l'humanité» (Herder) gonflait le coeur des héros de la Révolution qui venaient, après la nation française, libérer tous les peuples de toute couleur sous la bannière de la France.

 

(p.75) C'est pourtant dans ce siècle créateur de nations et dans le pays de l'amour de l'humanité que nous devons chercher les germes de ce qui devait plus tard devenir la capacité du racisme à détruire les nations et à annihiler l'humanité. On doit noter que le premier à prendre à son compte la coexistence en France de peuples différents, d'origines différentes, fut aussi le premier à élaborer une pensée raciale définie. Le comte de Boulainvilliers, noble français qui écrivit au début du XVIIIe siècle des oeuvres qui ne furent pubIiées qu'après sa mort, interprétait l'histoire de la France comme l'histoire de deux nations différentes dont l'une, d'origine germanique, avait conquis les premiers habitants, les « GauIois », leur avait imposé sa loi, avait pris leurs terres et s'y était installée comme classe dirigeante, en « pairs » dont les droits suprêmes s'appuyaient sur le « droit de conquête » et sur la « nécessité de l'obéissance toujours due au plus fort ». EssentieIIement préoccupé de trouver de nouveaux arguments contre la montée du pouvoir politique du Tiers-Etat et de ses porte-parole, ce «nouveau corps» composé par les « gens de lettres et de loi » , Boulainvilliers devait aussi combattre la monarchie parce que le roi de France ne voulait plus représenter les pairs en tant que primus inter pares, mais bien la nation tout entière : en lui, de ce fait, la nouvelle classe montante trouva un moment son allié le plus puissant. Soucieux de rendre à la noblesse une primauté sans conteste, Boulainvilliers proposait à ses semblables, les nobles, de nier avoir une origine commune avec le peuple français, de briser l'unité de la nation et de se réclamer d'une distinction originelle, donc éternelle. Avec beaucoup plus d' audace que la (p.76) plupart des défenseurs de la noblesse ne le firent par la suite, Boulainvilliers reniait tout lien prédestiné avec le sol ; il reconnaissait que les « Gaulois » étaient en France depuis plus longtemps, que les « Francs » étaient des étrangers et des barbares. Sa doctrine se fondait exclusivement sur le droit éternel de la conquête et affirmait sans vergogne que «la Frise...fut le véritable berceau de la nation française ». Des siècles avant le développement du racisme impérialiste proprement dit, et ne suivant que la logique intrinsèque de son concept, il avait vu dans les habitants originels de la France des natifs au sens moderne du terme ou, selon ses propres mots, des « sujets » non pas du roi, mais de tous ceux dont le privilège était de descendre d'un peuple de conquérants qui, par droit de naissance, devaient être appelés « Français ».

 

Boulainvilliers était profondément influencé par les doctrines de la « force fait droit » chères au XVIIe siècle, et il fut certainement l'un des plus fermes disciples contemporains de Spinoza dont il traduisit l'Ethique et dont il analysa le Traité théologico-politique.  Selon son interprétation et sa mise en application des idées politiques de Spinoza, la force devenait conquête et la conquête agissait comme une sorte de jugement unique quant aux qualités naturelles et aux privilèges humains des hommes et des nations. On décèle ici les premières traces des transformations naturalistes que devait subir par la suite la doctrine de la « force fait droit ». Cette perspective se trouve renforcée par le fait que Boulainvilliers fut l'un des libres penseurs les plus marquants de son époque, et que ses attaques contre l'Eglise chrétienne n'auraient pu être motivées par le seul anticléricalisme. La théorie de Boulainvilliers ne s'applique toutefois qu'aux peuples, non aux races; elle fonde le droit des peuples supérieurs sur une action historique, la (p.77) conquête, et non sur un fait physique - bien que l'action historique exerce déjà une influence sur les qualités naturelles des peuples conquis. S'il invente deux peuples différents au sein de la France, c'est pour s'opposer à la nouvelle idée nationale telle qu'elle était~présentée dans une certaine mesure par l'alliance de la monarchie absolue et du Tiers-Etat.

 

Boulainvilliers est antinationaIiste à une epoque où l'identité nationale était ressentie comme neuve et révolutionnaire, et à un moment où l'on n'avait pas perçu, comme cela se produisit à l'occasion de la Révolution française, combien elle était liée à une forme de gouvernement démocratique. Boulainvilliers préparait son pays à la guerre civile sans savoir ce que cette guerre civile signifierait. Il illustre le sentiment d'une bonne fraction des nobles qui ne se considéraient pas comme représentants de la nation mais comme classe dirigeante à part, susceptible d' avoir beaucoup plus en commun avec un peuple étranger de “même société et condition » qu'avec ses compatriotes. Ce sont bien ces tendances antinationales qui ont exercé leur influence dans le milieu des émigrés avant d'être finalement absorbées par des doctrines raciales nouvelIes et sans ambiguïté à la fin du XIXe siècle.

 

Ce n'est que lorsque l'explosion proprement dite de la Révolution eut contraint une grande part de la noblesse française à chercher refuge en Allemagne et en Angleterre que les idées de Boulainvilliers se révélèrent fournir une précieuse arme politique. Entretemps, son influence sur l'aristocratie française était restée intacte, comme en témoignent les travaux d'un autre comte, Dubuat-Nançay, qui souhaitait voir se resserrer plus encore les liens de la noblesse française avec ses frères du continent.

 

(p.79) Il est assez étrange que depuis les premiers temps, où, à l'occasion de sa lutte de classe contre la bourgeoisie, la noblesse française découvrit qu'elle appartenait à une autre nation, qu'elle avait une autre origine généalogique et qu'elle avait des liens plus étroits avec une caste internationale qu'avec le sol de France, toutes les théories raciales françaises aient soutenu le germanisme, ou tout au moins la supériorité des peuples nordiques contre leurs propres compatriotes.  Car si les hommes de la Révolution française s'identifiaient mentalement avec Rome, ce n'est pas parce qu'ils opposaient au “germanisme » de leur noblesse un « latinisme » du Tiers-Etat, mais parce qu'ils avaient le sentiment d' être les héritiers spirituels de la République romaine. Cette revendication historique, dans sa différence par rapport à l'identification tribale de la noblesse, pourrait avoir été l'une des raisons qui ont empêché le « latinisme » de se développer en soi comme doctrine raciale. En tout cas, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, le fait est que ce sont les Français qui, avant les Allemands ou les Anglais, devaient insister sur cette idée fixe d'une supériorité germanique. De la même manière, la naissance de la conscience de race allemande après la défaite prussienne de 1806, alors qu'elle était dirigée contre les Français, ne changea en rien le cours des idéologies raciales en France. Dans les années quarante du siècle dernier, Augustin Thierry adhérait encore à l'identification des classes et des races et (p.80) distinguait entre « noblesse germanique » et « bourgeoisie celte » , cependant que le comte de Rémusat, encore un noble, proclamait les origines germaniques de l'aristocratie européenne. Finalement, le comte de Gobineau développa une opinion déjà couramment admise parmi la noblesse française en une doctrine historique à part entière, affirmant avoir découvert la loi secrète de la chute des civilisations et promu l'histoire à la dignité d'une science naturelle. Avec lui, la pensée raciale achevait son premier cycle, pour en entamer un second dont les influences devaient se faire sentir jusqu'aux années 20 de notre siècle.

 

 

(p.80) L'UNITÉ DE RACE COMME SUBSTITUT A L'ÉMANCIPATION  NATIONALE

 

En Allemagne, la pensée raciale ne s'est développée qu'après la déroute de la vieille armée prussienne devant Napoléon. Elle dut son essor aux patriotes prussiens et au romantisme politique bien plus qu'à la noblesse et à ses champions. A la différence du mouvement racial français qui visait à déclencher la guerre civile et à faire éclater la nation, la pensée raciale alle.mande fut inventée dans un effort visant à unir le peuple contre toute domlnation étrangère. Ses auteurs ne cherchaient pas d'alliés au-delà des frontières; ils voulaient éveiller dans le peuple la conscience d'une origine commune. En fait, cette attitude excluait la noblesse et ses relations notoirement cosmopolites lesquelles étaient d'ailleurs moins caractéristiques des Junkers prussiens que du reste de la noblesse européenne; en tout cas, cela excluait que cette pensée (p.81) raciale pût s'appuyer sur la classe sociale la plus fermée.

 

Comme la pensée raciale allemande allait de pair avec les vieilles tentatives déçues visant à unifier les innombrables Etats allemands, elle demeura à ses débuts si étroitement liée à des sentiments nationaux d'ordre plus général qu'il est assez malaisé  de distinguer entre le simple nationalisme et un racisme avoué. D'inoffensifs sentiments nationaux s'exprimaient en des termes que nous savons aujourd'hui être racistes, si bien que même les historiens qui identifient le courant raciste allemand du XXe siècle avec le langage très particulier du nationalisme allemand ont curieusement été amenés à confondre le nazisme avec le nationalisme allemand, contribuant ainsi à sous-estimer le gigantesque succès international de la propagande hitlérienne. Ces circonstances particulières du nationalisme allemand changèrent seulement quand, après 1870, l'unification de la nation se fut effectivement réalisée et que le racisme allemand eut, de concert avec l'impérialisme allemand, atteint son plein développement. De ces débuts, un certain nombre de caractéristiques ont toutefois survécu, qui sont restées significatives au courant de pensée rociale spécifiquement allemand.

 

A la différence des nobles français, les nobles prussiens avaient le sentiment que leurs intérêts étaient étroitement liés à la position de la monarchie absolue et, dès l'époque de Frédéric II en tout cas, ils cherchèrent à se faire reconnaître comme représentants légitimes de la nation tout entière.  A l'exception des quelques années de réformes prussiennes (de 1808 à 1812), la noblesse prussienne n'était pas effrayée par la montée d'une classe bourgeoise qui aurait pu vouloir s'emparer du gouvernement, pas plus qu'elle n'avait à craindre une coalition entre les classes moyennes et la dynastie au pouvoir.

(p.88) Bien que, dans ce sens, les valeurs de la noblesse aient contribué à l'essor de la pensée raciale, les Junkers eux-mêmes furent pour ainsi dire étrangers au façonnement de cette mentalité. Le seul Junker de l’époque à avoir développé une théorie politique en propre, Ludwig von der Marwitz, n'employa jamais de termes raciaux. Selon lui, les nations étaient séparées par la langue - différence spirituelle et non physique - et bien qu 'il condamnât farouchement la Révolution française, il s'exprimait de la même manière que Robespierre sur la question de l' agression éventuelle d'une nation contre une autre nation: « Celui qui songerait à étendre ses frontières devrait être considéré comme un traître déloyal par la République des Etats européens tout entière ». C'est Adam Mueller qui insista sur la pureté de lignage comme critère de noblesse, et c'est Haller qui, partant de cette évidence que les puissants dominent ceux qui sont privés de pouvoir, n'hésita pas à aller plus loin et à déclarer « loi naturelle » que les faibles doivent être dominés par les forts. Bien entendu, les nobles applaudirent avec enthousiasme en apprenant que leur usurpation du pouvoir non seulement était légale, mais encore obéissait aux lois naturelles, et c'est en fonction de ces définitions bourgeoises que, pendant tout le XIXe siècle, ils évitèrent les « mésalliances » avec un soin encore plus diligent que par le passé.

 

 

Cette insistance sur une origine tribale commune comme condition essentielle de l'identité nationale, formulée par les nationalistes allemands pendant et après la guerre de 1814, et l'accent mis par les romantiques (p.89) sur la personnalité innée et la noblesse naturelle, ont intellectuellement préparé le terrain à la pensée raciale en Allemagne. L'une a donné naissance à la doctrine organique de l'histoire et de ses lois naturelles; de l'autre naquit à la fin du siècle ce pantin grotesque, le surhomme, dont la destinée naturelle est de gouverner le monde. Tant que ces courants cheminaient côte à côte, ils n'étaient rien de plus qu'un moyen temporaire d'échapper aux réalités politiques. Une fois amalgamés, ils constituèrent la base même du racisme en tant qu'idéologie à part entière. Ce n'est pourtant pas en Allemagne que le phénomène se produisit en premier lieu, mais en France, et il ne fut pas le fait des intellectuels de la classe moyenne, mais d'un noble aussi doué que frustré, le comte de Gobineau.

 

 

LA NOUVELLE CLE DE L'HISTOIRE

 

En 1853, le comte Arthur de Gobineau publia son Essai sur l'Inégalité des Races humaines, qui devait attendre quelque cinquante ans pour devenir, au tournant du siècle, une sorte d'ouvrage-modèle pour les théories raciales de l'histoire. La première phrase de cet ouvrage en quatre volumes - « La chute de la civilisation est le phénomène le plus frappant et, en même temps, le plus obscur de l'histoire” - révèle clairement l'intérêt fondamentalement neuf et moderne de son auteur, ce nouvel état d'esprit pessimiste qui imprègne son oeuvre et qui constitue une force idéologique capable de faire l'unité de tous les éléments et opinions contradictoires antérieurs.

 

(p.92) Lorsque Gobineau commença son oeuvre, à l’époque de Louis-Philippe, le roi bourgeois, le sort de la noblesse semblait réglé. La noblesse n'avait plus à craindre la victoire du Tiers-Etat, celleci était déjà accomplie; elle ne pouvait plus que se plaindre. Sa détresse, telle que l'exprime Gobineau, est parfois très proche du grand désespoir des poètes de la décadence qui, quelques décennies plus tard, chanteront la fragilité de toutes choses humaines. Pour ce qui concerne Gobineau, cette affinité est plutôt accidentelle ; mais il est intéressant de noter qu'une fois celle-ci établie, il n'y avait plus rien pour empêcher des intellectuels parfaitement respectables, tels Robert Dreyfus en France ou Thomas Mann en Allemagne, de prendre au sérieux ce descendant d'Odin quand vint la fin du siècle. Bien avant que ne se profile ce mélange humainement incompréhensible d'horrible et de ridicule que notre siècle porte pour sceau, le ridicule avait déjà perdu le pouvoir de tuer.

 

C'est aussi au singulier esprit pessimiste, au désespoir actif des dernières décennies du siècle que Gobineau dut son succès tardif. Ce qui ne signifie pas nécessairement qu'il ait lui-même été un précurseur de la génération de « la joyeuse ronde de la mort et du négoce » (]oseph Conrad). Il n'était ni l'un de ces hommes d'Etat qui avaient foi dans les affaires, ni l'un de ces poètes qui chantaient la mort. Il était seulement un curieux mélange de noble frustré et d'intellectuel romantique, qui inventa le racisme pour ainsi dire par hasard : lorsqu'il s'aperçut qu'il ne pouvait plus se contenter des vieilles doctrines des deux peuples réunis au sein de la France et que, vu les circonstances nouvelles, il devait réviser le vieux principe selon lequel les meilleurs se trouvent nécessairement au sommet de la société. A contrecoeur, il dut contredire ses maîtres à penser et expliquer que les meilleurs , les nobles, ne pouvaient même plus espérer (p.93)  retrouver leur position premlère. Petit à petit, il identifia la chute de sa caste avec la chute de la France, puis avec celle de la civilisation occidentale, et enfin...

 

avec celle de l'humanité tout entière. Ainsi fit-il cette découverte - qui lui valut par la suite tant d'admirateurs parmi les écrivains et les biographes - que la chute des civilisations est due à une dégénerescence de la race, ce pourrissement étant causé par un sang mêlé, car dans tout mélange, la race inférieure est toujours dominante. Ce type d'argumentation, qui devint presque un lieu commun après le tournant du siècle, ne coïncidait pas avec les doctrines progressistes des contemporains de Gobineau, qui connurent bientôt une autre idée fixe, celle de la « survie des meilleurs”. L'optimisme libéral de la bourgeoisie victorieuse voulait une nouvelle édition de la théorie de la « force fait droit », non une clé de l'histoire ou la preuve d'une inéluctable déchéance. Gobineau chercha en vain à élargir son public en prenant parti dans la question esclavagiste en Amérique, et en constrsant habilement tout son système sur le conflit fondamental entre Blancs et Noirs. Il lui fallut près de cinquante ans pour devenir une gloire auprès de l'élite, et ses ouvrages durent attendre la Première Guerre mondiale et sa vague de philosophies de la mort pour jouir d'une réelle et large popularité.

 

Ce que Gobineau cherchait en réalité dans la politique, c'était la définition et la création d'une « élite » qui remplacerait l'anstocratie. Au lieu de princes, il proposait une « race de princes », les Aryens, qui étaient en danger, disait-il, de se voir submergés par les classes inférieures non-aryennes du fait de la démocratie. Le concept de race permettait d'introduire les «personnalités innées » du romantisme allemand et de les définir comme les membres d'une aristocratie naturelle, destinée à régner sur tous les autres hommes. Si la race et le mélange des races sont les facteurs (p.94) déterminants de l'individu - et Gobineau n'affirmait pas l'existence de sangs « purs » -, rien n'empêche de prétendre que certaines supériorités physiques pourraient se développer en tout individu, quelle que soit sa présente position sociale, et que tout homme d'exception fait partie de ces « authentiques fils et survivants... des Mérovingiens “, qu'il est l'un de ces « fils de rois ». Grâce à la race, une « élite » allait se former qui pourrait revendiquer les vieilles prérogatives des familles féodales au seul fait qu'elle avait le sentiment d'être une noblesse ; la reconnaissance de l'idéologie de race allait en soi devenir la preuve formelle qu'un individu était de « bon sang » , que du « sang bleu » coulait dans ses veines et qu'une telle origine supérieure impliquait des droits supérieurs. D'un même événement politique, le déclin de la noblesse, notre Comte tirait donc deux conséquences contradictoires: la dégénérescence de la race humaine et la constitution d'une aristocratie nouvelle et naturelle.

 

(p.95) Les idéologues qui prétendent détenir la clé de la réalité sont obligés de modifier leurs opinions et de les adapter coûte que coûte aux cas isolés en fonction des événements les plus récents, et ils ne peuvent jamais se permettre d'entrer en conflit avec leur insaisissable dieu, la réalité. Il serait absurde de demander d’être fiables à des gens qui , en vertu de leurs convictions, doivent précisément pouvoir justifier n'importe quelle situation donnée.

(...) Taine lui-même croyait fermement au génie supérieur de la « nation germanique », et Ernest Renan a probablement été le premier à opposer les « Sémites » aux «Aryens» en une « division du genre humain » décisive, bien qu'il reconnût en la civilisation la grande force supérieure qui détruit les originalités locales aussi bien que les différences de race originelles.

 

(p.108) /Auguste Comte en France/

 

... celui-ci exprimait son espoir de voir une humanité unie, organisée, régénérée sous l'égide - la présidence - de la France.

 

11:03 Écrit par Justitia et Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |